ArticleDialogue interreligieux

Albert Camus et André Chouraqui, Août 1942

Nathalie Heinich·7 juillet 2022·K. La Revue — Jews, Europe, 21st Century

Nathalie Heinich, sociologue au CNRS, retrace la présence simultanée d'Albert Camus et d'André Chouraqui sur le plateau Vivarais-Lignon à partir d'août 1942 — l'un fuyant la tuberculose, l'autre la persécution des Juifs.

En août 1942, deux jeunes hommes arrivent à la gare du Chambon-sur-Lignon, sur le plateau Vivarais-Lignon — cette région protestante qui sera la seule commune française à recevoir le titre de « Juste parmi les Nations ». Ils s'appellent Albert Camus et André Chouraqui, et ils se connaissent déjà. Camus a vingt-neuf ans et vient de publier L'Étranger ; Chouraqui en a vingt-cinq et hésite encore entre le barreau et les études hébraïques.

Ce qui les rapproche : leurs racines oraniennes, leur jeunesse, leur engagement dans la Résistance — Camus à travers le journal Combat, Chouraqui par l'Œuvre de secours aux enfants (OSE) et le sauvetage de centaines d'enfants juifs. Ils partagent aussi un rapport passionné à la nature du plateau, chargé de spiritualité.

Ce qui les sépare : les raisons de leur exil. Camus fuit la tuberculose et cherche l'air pur du plateau ; Chouraqui fuit la persécution antijuive après l'expulsion des Juifs de Clermont-Ferrand. Leurs expériences divergent profondément : Camus s'ennuie, pêche dans le Lignon et écrit La Peste dans une mélancolie d'exil — « ce pays me pèse », confie-t-il. Chouraqui, lui, vit là « les années les plus heureuses et les plus fécondes » de sa vie : engagé dans la résistance civile, entouré d'intellectuels juifs réfugiés (Georges Vajda, Jules Isaac, Léon Poliakov), il commence à Chaumargeais le travail de traduction qui le mènera un jour à sa traduction de la Bible hébraïque.

Ironie de l'Histoire : leurs destins s'inverseront après la guerre — Camus retrouvant Paris, Combat et une créativité débordante, tandis que Chouraqui traversera un épisode psychotique à la découverte des camps.

Texte lu par Nathalie Heinich lors de la « marche du souvenir » organisée le 10 août au Chambon-sur-Lignon.