L’Amour fort comme la mort

amour2.gifLaffont 1990, Éditions Du Rocher 1998.
ISBN : 2268028879
EAN13 : 9782268028873.

Extrait : Abraham parmi nous pages 369-371

Le roc sur lequel nous étions établis en nos exils, dans le désert des nations, était à coup sûr pour nous tous, en toutes nos diasporas et toutes nos heures, la Bible ou, comme nous disions, la Tora, les Prophètes et les Hagiographes dont nous étions les enfants.

Maman était ignorante du contenu précis de ces Livres qui se trouvaient dans nos bibliothèques, mais elle réglait strictement sa vie selon leurs ordres. Mon père savait les lire et en connaissait par cœur comme la plupart de nos hommes, de nombreux chapitres. Mais seuls en possédaient la clé nos rabbis ou ceux parmi nous qui, sans exercer des fonctions rabbiniques, en avaient le savoir. Baba était de ceux-là et c’est lui qui faisait rayonner sur nous cette lumière dont nous étions pétris.

Cours donc ma plume pour décrire cet univers aboli où toute une civilisation convergeait en un même espoir que je lisais dans le regard de ma mère quand elle me disait : « N’oublie pas, mon enfant, ta prière. »

Car la prière était notre vie même, non pas à côté, non pas en marge de ce que nous étions, mais bien dans l’être de nos êtres. La prière nous expliquait mieux à nous-mêmes que nous-mêmes. Elle nous exprimait aussi pleinement que nous la chantions, vrai miroir de notre histoire et de nos espérances, même si nous n’avions pas toujours conscience de ce qu’il y avait en nous et en elle d’unique, d’irremplaçable.

Nous ignorions que nous étions des survivants d’époques abolies, espèces de dinosaures qui survivaient, dans nos ghettos et nos mellahs, par quelque miracle historique dont nous étions à la fois les bénéficiaires et les victimes. Cet Abraham, notre patriarche, au nom duquel Rabbi Shelomo m’avait circoncis ce samedi 30 Ab de l’an 5677, nous eussions été bien embarrassés si l’on nous eût demandé : « Quand vivait-il ? » Nous ignorions souvent qu’il était sorti de Mésopotamie probablement au milieu du XVIIIe siècle avant notre ère. « Voici trente-huit siècles au moins – et davantage encore si on en croit certains historiens ! » Mais cela, ma mère, mon père et plus encore nos lettrés qui gardaient les clés du mystère que nous incarnions en ce bas monde n’en avaient cure.

« Ancien, Abraham ? »

Non, il était vivant parmi nous ! A preuve les actes que nous faisions, les récits que nous proclamions, les rites dont nous vivions. Aucune chronologie attestée ou niée par quelque historien que ce fût ne pouvait rien contre cette évidence : Abraham n’était pas une ombre engloutie dans quelque désert asiatique. Non, il vivait en nous et autour de nous. Nous en racontions l’histoire comme si nous en étions les témoins, nous connaissions ses gestes, ses sentiments, ses paroles, cette manière bien à lui qu’il avait d’écouter Elohim et de lui parler, et même d’amuser son épouse Sarah, sous sa tente de nomade… En fait, nous savions plus de choses sur lui que sur bien de nos contemporains ou même sur certains membres de notre propre famille – ou sur nous-mêmes !

Oui, les héros de la Bible étaient davantage nous-mêmes que nous-mêmes. Nous nous efforcions de les imiter et d’être aussi attentifs à Elohim qu’ils l’étaient eux-mêmes.

Car, derrière nos rites d’un autre âge – ou mieux d’au-delà de tous les âges -, c’était la voix même d’Adonaï Elohim que nous entendions et les gestes que nous faisions pour nous conformer aux us et coutumes de la tribu, c’était pour lui plaire à lui seul, lui source – et seul digne – de tout amour, de toute vie, de tout bien et de tout être.

Ce cœur de nous, c’était lui qui l’animait et c’est pour lui qu’il battait. Il n’y avait place en cela pour aucun doute, pour aucune remise en question. Les mots étaient créés, non pour douter de lui, mais au contraire pour le glorifier, le louanger, l’exalter, le célébrer, comme le faisaient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, les splendeurs de nos aubes et de nos crépuscules et par-dessus tout l’admirable réalité du corps humain, celui de l’homme et celui de la femme dont le couple était source de vie et de bonheur, lui qui assurait la permanence de l’espèce.

La preuve que les mots étaient faits pour le louanger, et non pour le contester, se trouvait dans la Bible. Personne parmi nous, les fils d’Israël, ne se serait aventuré à mettre en doute l’existence du Créateur sans risquer en prononçant cette énormité d’être foudroyé sur-le-champ. Sauf peut-être en avançant des plaisanteries de ce genre : si Elohim n’existe pas, il est néanmoins sûr qu’il nous a choisis. Douter eût été plus fatal, pour l’impudent, que de toucher une ligne électrique sous haute tension, de celles dont nos campagnes commençaient à être dotées. Dans nos nuits, nos aubes ou dans les travaux de nos jours, nul ne se serait jamais aventuré à inventer de telles insanités.

Dès mon plus jeune âge, lorsque mes yeux commencèrent à s’ouvrir sur le monde, je voyais bien que nous étions d’ailleurs. D’un autre lieu cette Jérusalem qui occupait nos pensées se trouvait fort loin d’AïnTémouchent, puisque nous tournions nos regards vers le Levant en disant nos prières. Aussi loin que nous regardions, nous ne réussissions pas à l’apercevoir. Parmi nous, jamais personne n’avait même pensé à visiter cette ville dont on disait qu’elle avait eu le privilège d’abriter la Maison d’Adonaï Elohim et que, lui absent, elle demeurait Sa ville.

Du pays de nos ancêtres nous ne savions à peu près rien sinon qu’il nous serait rendu un jour que nous espérions prochain depuis deux millénaires : nulle épreuve ne sut jamais décourager notre longue patience.

Car cet ailleurs d’où nous venions était encore plus éloigné de nous dans le temps que dans l’espace. En ce premier quart du XXe siècle, nous étions en fait, par grâce biblique, les contemporains d’un monde aboli qui peuplait ainsi nos jours et nos nuits, imprégnait nos pensées, formait notre sensibilité beaucoup plus sûrement que le milieu où nous vivions dont notre condition de juifs nous séparait.

Être juif, géographiquement et chronologiquement, c’était être d’ailleurs. Notre lieu n’était ni un pays ni un temps déterminés, mais plus gravement un Livre que nous étions à peu près les seuls au monde à savoir lire dans la langue où il fut écrit : l’hébreu et, pour quelques-uns de ses versets, l’araméen. Cette langue, aucun de nos voisins arabes ou chrétiens n’était en mesure d’en comprendre un mot. Nous, c’était avec elle que nous apprenions à lire.

Je revois Rabbi Yahya Malka me donnant, dès l’âge de trois ans, mes premières leçons. Il avait des petites tablettes de bois sur lesquelles étaient collés des textes hébreux. Armé d’un roseau dont la pointe indiquait la lettre et le mot que nous devions prononcer, Rabbi Yahya nous faisait répéter notre texte jusqu’à ce qu’il soit parfaitement gravé dans nos mémoires. Il importait peu que nous comprenions ou non ce que nous disions : l’essentiel était de nous le mettre dans la tête. Le reste viendrait par surcroît.

Notre maître était assis dans la salle de la petite synagogue de la rue Pasteur. Sur ses genoux, il tenait nos tablettes de lecture : nous étions à peine assez hauts pour réussir à y lire sans avoir à nous hisser sur la pointe des pieds. Rabbi Malka était un bon géant : il n’abusait guère des châtiments corporels qui faisaient partie des méthodes pédagogiques de l’époque. Chaque faute nous valait un coup de bâton sur le bout des doigts. La force et le nombre de coups étaient proportionnés à la gravité des fautes. Dans les cas les plus graves sévissait la tahmela : une dégelée de coups de baguette s’abattait sur la plante des pieds nus du coupable. Rien ne s’avérait plus efficace pour lui faire entendre raison… Ainsi l’hébreu biblique commençait-il à pénétrer dans nos têtes : ce que nous en apprenions, nous le savions par cœur. Ainsi cette langue assassinée, ou presque, voici vingt siècles et plus, put-elle survivre jusqu’à l’heure de sa résurrection, de nos jours.

  1. Chouraqui le jour de sa bar-mitswa (majorité religieuse).

La culture qui nous était transmise par cet enseignement prenait racine en nous d’autant plus impérieusement que tout était prévu pour l’implanter dans nos esprits : l’enseignement des maîtres d’école et des rabbins, celui de nos mères, de nos pères, de nos parents proches ou lointains, de nos amis enfin, tous juifs et formés selon les mêmes disciplines, tout concordait et tout nous convainquait de la vérité de ce qui nous était enseigné.

Enfants, nos mères nous préparaient des gâteaux pétris en forme de lettres hébraïques. Trempés dans du miel, ils présageaient les délices que nous connaîtrions en ingurgitant la Tora. Nous étions ainsi préparés concrètement à ce que Jousse appellera la manducation de la Parole : de même que ces gâteaux se transformaient en chair et en sang dans nos jeunes corps, la Tora de nos ancêtres devenait en nous source de toute connaissance, de toute vérité. Dans certaines communautés, notamment au Maroc, on célébrait les noces mystiques de jeunes enfants, filles et garçons symboliquement mariés ensemble et avec la Tora.

Le premier but de notre enseignement était de nous mettre en mesure de lire la Tora, les Prophètes et surtout nos prières afin de nous faire participer au plus tôt au culte synagogal. Notre liturgie est faite d’une mosaïque des plus beaux versets, des plus belles idées de la Bible : elle constitue l’un des chefs-d’œuvre d’une culture qui, dans la Bible, en compte tant.

Une fois initiés à la liturgie et capables de la chanter, le reste viendrait de soi. Trois fois par semaine, les lundis, jeudis et plus longuement les samedis et les jours de fête, nous proclamions de longues sections de la Tora et des Prophètes, tandis que le Psautier et la plupart des livres de la Bible constituaient la toile de fond sur laquelle se tissaient nos nuits et nos jours.

Assis auprès de mon père ou, quand la synagogue était trop pleine, debout entre ses genoux, je m’efforçais de suivre le déroulement de l’office : les fidèles étaient des artisans, des commerçants ou des ouvriers qu’une rude journée de travail attendait. Nos rabbis le savaient, et, pour répondre aux nécessités, leur récitation atteignait une célérité qui dépassait ce que nous pouvions en capter. Nous étions toujours à la traîne d’un verset ou d’une génuflexion. Non que les rabbis avalassent les textes qu’ils avaient pour mission de faire monter au plus haut des ciels. Une lettre, une inflexion de voix oubliées, un mot ou une syllabe insuffisamment prononcés et tout l’édifice liturgique serait mis par terre : il faudrait recommencer ou pire avoir des comptes à rendre à l’Elohim qui est l’Auditeur privilégié des liturgies de son peuple. Pas un rabbi, pas un fidèle n’oserait prendre un tel risque. Car la paix du monde et la sécurité de chacun des Fils d’Israël dépendent du bon fonctionnement de l’Alliance qui nous unit à Elohim, or, celle-ci repose tout entière sur les pouvoirs de la prière.

Notre responsabilité n’était pas moindre, la nôtre à nous, les petits.

Juridiquement, nous étions astreints aux commandements dès l’âge de treize ans, mais en fait nous étions poussés à les pratiquer plus jeunes encore. Nous mettions un point d’honneur à être comptés parmi les grands et, dès l’âge de six ans, parfois moins, nous arrivions à bien suivre tout ou partie d’un office ou encore, pour les plus forts, à jeûner rituellement, sans boire et sans manger, d’un coucher de soleil à l’autre, le jour du Grand Pardon, au jeûne d’Esther à Pourim ou pour le 9 Ab nos exploits faisaient la fierté de nos parents.

Dès que je connus assez de français, je m’évertuais à mieux pénétrer le sens de nos prières, en m’aidant des traductions existantes de notre rituel ou de nos Bibles. C’est sans doute auprès du deuxième pilier marbré de notre synagogue, sur le côté gauche, en regardant l’Arche où reposaient les rouleaux de la Tora, que je pris conscience pour la première fois des problèmes que pose la traduction de la Bible. Ce que je lisais en français correspondait rarement à l’hébreu que l’on prétendait traduire. « Est-ce donc si difficile de traduire ? » me demandais-je, enfant.

Une vie entière, nous le verrons, ne me suffira pas pour répondre à cette question.

Hommage à André Chouraqui
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