Mon testament – le feu de l’Alliance (2)

André Chouraqui, Mon testament – le feu de l’Alliance,
Bayard Press, 2001, Extrait (pp.175- 181).

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testamJ’eus l’heur, durant les terribles années de l’occupation nazie, de traduire Bahya ibn Paqûda, un grand mystique juif du xr siècle. À l’instar de nombreux juifs dont le statut venait d’être révisé par le gouvernement de Vichy, je fus expulsé de Clermont-Ferrand. Le maréchal Pétain et ses ministres venaient d’abolir, avec effet rétroactif, le décret Crémieux qui avait consacré, soixante-dix ans auparavant, les juifs à la nationalité française. Non seulement ceux de mes aïeux qui avaient combattu pour la France perdaient, à titre posthume, toute identité, mais leurs descendants étaient à présent exclus de toute possibilité d’exercer un métier, d’assurer leur subsistance.

Je me réfugiais donc à Tence, en Haute-Loire, chez le pasteur Roland Leenhardt. Nous entretenions des relations intimes depuis 1936, alors qu’il était l’adjoint du pasteur Louis Dalliere, à Charmes en Ardèche. Je l’avais rencontré grâce à mon amie Yvonne Jean qui était une de ses fidèles (Voir Lettres à André Chouraqui, Éditions du Rocher, 1997.). Le pasteur Louis Dalliere fut l’une des personnalités les plus émouvantes et les plus lucides qu’il m’ait été donné de rencontrer. Sa pensée religieuse mériterait d’être publiée et largement diffusée. Dès 1935, il avait été clairvoyant sur la tournure que prendrait le destin d’un Israël vilipendé partout et par presque tous. Les protestants s’identifiaient aux épreuves des juifs, semblables à celles de leurs ancêtres à l’époque de Luther et de Calvin.

C’est aussi durant cet exil à Tence que je rencontrais le docteur Paul Héritier. À quelques kilomètres de là, à Chaumargeais, il m’accueillait dans sa maison natale. Il m’en donna les clés, me recommandant d’en faire tout ce que je voudrais pour « sauver des vies humaines et concourir à la libération de la France ». À Chaumargeais, au centre de la France, l’un des lieux les plus actifs de la Résistance, je devins le représentant de l’OSE, l’Organisation de secours aux enfants. Notre action était épaulée par les pasteurs Leenhardt, Trocmé et Theiss, soutenus par une population protestante unanime. Celle-ci s’identifiait, héréditairement pourrait-on dire, au malheur qui frappait leurs frères juifs. Les protestants revivaient, à travers notre sinistre expérience, les persécutions qu’ils avaient eux aussi subies.

C’est donc pendant les rares heures de loisir que me laissaient les activités du maquis que j’entrepris la traduction de l’œuvre fondamentale des Devoirs du cœur de Bahya ibn Paqûda. J’avais trouvé ce livre dans une des bibliothèques pillées par l’occupant allemand. L’œuvre traînait au sein d’une pile de volumes vouée à alimenter l’autodafé nazi. Je découvrais en Bahya l’un des plus grands esprits du XF siècle, un véritable docteur de la spiritualité biblique que la haine antisémite vouait aux flammes. La guerre finie, je parachevais la traduction avec le concours de l’éminent professeur Georges Vajda, lui aussi réfugié à Chaumargeais. Je dus la première publication de L’introduction aux Devoirs du cœur à l’arabisant Louis Massignon qui, apprenant mon travail, m’avait demandé quelques bons feuillets. La revue numéro 10 de Dieu vivant accueillit mon article (p. 49 à 75). Je dédiais tout naturellement cette œuvre à Colette, ma première épouse « sans l’amour de laquelle jamais cette Introduction aux Devoirs du cœur n’eût vu le jour ». Jacques Madaule, alors directeur de la publication aux Éditions Desclée de Brouwer, lut l’article et édita l’œuvre en 1950. Depuis, l’œuvre de Bahya a connu un succès constant, les rééditions succédant à de nombreuses autres traductions.

À l’instar de Maimonide, ce juif andalou du XF siècle a écrit en arabe ses œuvres pour la défense de la Bible. La justesse de sa vision et la beauté de son style me transportent encore aujourd’hui et me sont une référence constante dans la conduite de ma vie intérieure. Les dix portiques, ou chapitres, qui composent son œuvre sont autant de portes que l’homme doit ouvrir sur la voie de l’accomplissement des paroles du Décalogue. Bahya trace l’itinéraire d’une dynamique, réalisant ainsi le manuel le plus précis de la marche de l’homme vers la lumière de Dieu. C’est le livre d’un homme sorti des frontières qui s’adresse à tout homme, qu’il soit bouddhiste, chrétien, juif ou musulman.

Partant de l’unité en Dieu, Bahya au dernier portique, à l’amour de Dieu. De l’unité à l’amour, il décrit avec la minutie du sage qu’il est tous les aspects de la vie intérieure. Loin d’être complaisant, il n’hésite pas à montrer la difficulté de cette voie, de l’ascèse et du don qu’elle exige. La confession de l’unité de Dieu ne doit pas seulement être verbale, elle doit se répandre dans la vie de la personne. Il invite au travail qu’il faut faire sur soi pour que cette proclamation de l’unité de Dieu ne soit pas un mensonge ajouté aux mensonges de nos vies. Le premier portique commence ainsi :

« Lorsque l’homme a acquis grâce à ses pensées spéculatives la preuve de l’existence du Dieu un, son cœur et sa langue doivent être à l’unisson pour confesser cette unité divine, car la confession de l’unité varie selon les connaissances et l’intelligence de chacun.

Pour les uns ce ne sont que des mots, ils entendent dire une chose et ils la répètent sans rien y comprendre. D’autres y participent par la langue et le cœur, ils suivent la tradition reçue des pères mais ils ne saisissent pas clairement la signification de cette unité dont ils reçoivent le dépôt. D’autres encore la confessent en comprenant le sens de ce qu’ils proclament, mais ils confondent cette unité avec toutes celles qui sont créées. Ils en arrivent à matérialiser Dieu, à lui attribuer forme et ressemblance, faute de connaître en vérité l’être et l’unité du Seigneur.

Les moins nombreux reçoivent l’unité divine en leur cœur et la proclament par leurs paroles, ayant compris ce qui distingue l’unité réelle de l’unité métaphorique. Ils ont la certitude absolue de l’existence du Dieu Un. Ceci est le plus parfait. C’est pourquoi j’ai dit que lorsque l’homme a Connu, grâce à des preuves certaines et logiques la réalité de Dieu, son cœur et sa langue doivent être à l’unisson pour confesser l’unité du Créateur. »

Cette confession de l’unité exige de mettre en marche le cœur et l’acte. Le cheminement de l’unité à l’amour en passant par tous les obstacles de la vie intérieure est sidérant. Plutôt que de dire « j’aime », il faut donner des preuves de cet amour.

Et cet amour dont nous devons entretenir le feu dans l’âtre de nos âmes, c’est encore Bahya qui nous en donne la définition la plus parfaite qu’il m’ait été donnée de lire : l’amour est « un élan de l’être qui en son essence se détache vers Adonaï Elohîms pour s’unir à sa très haute lumière ». Cette définition comporte quatre termes qui décrivent l’amour en ses états les plus universels et les plus variés. L’amour est un élan. Sans élan qui me porte vers l’Aimé, l’amour n’est pas ou n’est plus. Il est un non-amour, il est mort. Ainsi de ces couples qui ne savent plus que se dire, fatigués de leur face-à-face stérile ; ainsi de ces religieux et religieuses qui ne savent plus qui ni quoi contempler ; ainsi de ces hommes et de ces femmes éteintes qui ne savent plus voir l’amour toujours présent, toujours vivant auprès de tout être qui ne le refuse pas. L’élan porte l’Amante vers l’Aimé et l’Aimé vers l’Amante, quels que soient leur nom et leur réalité : l’élan est le même, qu’il s’agisse du mystique dans sa solitude, du couple dans ses étreintes, de l’arbre vers sa fleur, de la fleur pour son fruit. L’élan manifeste l’essence de la vie d’amour : brisé l’élan, morte la vie.

Mais l’élan ne peut se déployer s’il n’est pas accompagné de détachement. Tout élan est brisé par mes attachements, par mes liens. S’il est retenu par ses amarres, comment le navire gagnerait-il la haute mer ? Les amours sont tuées, faute de détachement. Et le détachement n’est jamais acquis. Il doit constamment être reconquis. Je me détache de mille liens pour m’apercevoir que des câbles m’empêchent encore de répondre à l’amour. Le détachement exige un dépouillement de tout ce qui recouvre ma nudité et m’empêche de répondre à l’élan de l’amour. Sans détachement, l’Amante ne peut répondre à l’Aimé, l’arbre à son fruit, le soleil à la terre qu’il éclaire et réchauffe.

Détaché, l’élan, loin d’être brisé, s’exalte à me porter vers Celui, vers Celle que j’aime. La suavité de notre étreinte, mystique ou charnelle, végétale ou animale, dépend de la force de l’élan, et de la perfection du détachement. La nudité doit être totale pour que l’union soit parfaite.

Qu’une écorce, que la croûte d’une blessure mal cicatrisée, qu’un voile la recouvrent, et l’étreinte devient imparfaite, illusoire ou mensongère. Qu’une zone impénétrable de ma conscience soit en retrait de l’élan qui m’emporte, le voici brisé, tuant du même coup l’amour. L’élan de l’Aimé répond à celui de l’Aimée ou mieux il le sollicite, l’espère, l’attend, le prépare, le nourrit. Regardez l’univers et regardez-vous : tout n’est-il pas prêt pour le festin de l’amour ?

Celui-ci est élan, détachement, union et lumière, nous dit Bahya, dont le regard englobe la totalité du réel. En nous donnant sa définition de l’amour, il décrit précisément les rythmes les plus universels des règnes : le végétal, l’animal et l’humain vivent des rites de l’amour dont chaque créature ne cesse d’être en quête dans sa mort et dans sa vie, puisque je ne saurais vivre sans d’abord mourir. Sainte Thérèse d’Avila qui disait : « Je me meurs de ne pas mourir », savait-elle, néanmoins, que nul vivant, de sa naissance à sa résurrection, ne peut s’empêcher de mourir, s’il vit ? L’élan, le détachement de l’amour permettent l’union et son fruit qui est vie et lumière, lumière de vie. Par essence, l’amour est créateur de vie et de lumière pour peu que l’être s’abandonne à lui.

La définition de Bahya, inclusive de l’universalité du réel, est vraie quel que soit l’Aimé, quelle que soit l’Amante. Dans la vie de l’amour, le couple est un, sans nom, sans sexe, sans haut et sans bas, sans droite et sans gauche, sans mâle et sans femelle — un comme la vie est une en sa cause créatrice. Que j’aime Zeus, God, Thor, Mars, Bacchus, Vénus, Mammon, Baal ou l’une des huit millions de divinités du panthéon shintoïste, que j’aime une femme, que mes amours soient normales ou non, qu’elles soient légitimes ou dévoyées, elles n’existent que si elles sont subjectivement faites d’élan, de détachement, d’union, de lumière créatrice de fruits, qu’ils soient de vie ou de mort.

Bahya cependant nous dit qui il aime : IHVH. Lui, pas un autre. Rien n’est plus important que de connaître celui qu’on aime, de savoir son nom. Vous le savez tous : le nom de celui que nous aimons habite notre cœur, hante notre mémoire, toujours sur nos lèvres, dans notre bouche. Je suis Lui comme Il est moi. L’un des noms mystiques de IHVH est, pour les kabbalistes, Ani-Va-Hou, Moi et Lui.

Ce nom définit bien l’amour qui est aussi un jeu de miroir : dans l’amour je me vois en Toi — et ce n’est qu’en Toi que je peux me voir et me connaître. Le Créateur se reconnaît à son œuvre. Il la crée pour se contempler en elle. Je ne peux pas me connaître ni me voir si je suis seul.

À l’aube d’une humanité nouvelle

L’homme nouveau vit la puissance de cet amour. Dans l’unité cosmique de la Création et du Créateur, il reconnaît en tout autre un frère avec qui il partage la Vie. Androgyne, il retourne à l’unité première de son être et célèbre la libération de la femme trop longtemps maintenue en esclavage. À l’écoute de IHVH, l’homme nouveau se libère de ses « ghettos » et transcende les causes des divisions de l’humanité. Que celles-ci s’enracinent dans la peur, la haine ou l’ignorance.

La réconciliation universelle de l’homme ne peut se faire sans la femme. Il doit se réconcilier avec la femme. Ne pas respecter la femme est une injure à la Vie ; et la Vie, c’est la femme. Tout homme est dans la femme et toute femme est dans l’homme. Il n’y a pas de frontière entre eux. Tout cela est dans l’unité fondamentale du Créateur et de la Création. L’homme a créé des ghettos tout à fait particuliers pour la femme et, partant, s’est lui-même enfermé dans son propre ghetto. A de rares exceptions, toute civilisation a dévalorisé la femme en lui attribuant un statut d’être inférieur, et, parfois, en n’accordant aucun prix à sa vie.

La libération de la femme est une condition de la libération de l’homme. L’homme doit comprendre qu’il ne pourra jamais être libre si la femme n’est pas sortie d’Égypte puisque l’esclavage de la femme implique l’esclavage de l’homme. Nous avons un allié puissant en toute femme et nous devons leur permettre d’atteindre l’expression de leur matricialité.

À l’occasion de mes traductions de la Bible et du Coran, j’ai été l’un de ceux qui ont inventé le mot matriciel comme attribut fondamental du Dieu créateur. De même que je suis heureux d’avoir rendu le Nom universel, je suis heureux d’avoir rendu à notre Dieu son attribut fondamental qui est celui d’être une femme créatrice. Seule une matrice peut accoucher de la Création : le Créateur ne peut donc être que matriciel.

La chrétienté marche dans cette voie sans doute par référence à la Vierge Marie et aux saintes. Nos sociétés modernes ont édicté des droits de la femme, mais la réalité nous rappelle combien il est dur de les faire respecter. Dans les faits, le machisme latent empêche de briser ce mur. L’homme tarde à reconnaître la femme comme une véritable égale.

Cette reconnaissance se fera par la capacité de l’homme nouveau, et de la femme nouvelle, à s’ouvrir à l’androgynie. L’androgynie permettra les retrouvailles en une fusion originelle de l’Homme et de la Femme. La Bible nous enseigne que le premier être, Adam Kadmon, était androgyne. Du grec androgunos, ce terme est l’union des mots aner, andros, « l’homme », et de gunê, « la femme ». L’amour est la recherche de l’union et de l’unité de ces deux complémentarités.

 

Hommage à André Chouraqui

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