Mon testament – le feu de l’Alliance : Le conflit israélo-arabe

André Chouraqui, Mon testament – le feu de l’Alliance, Bayard Press, 2001.
Extrait pp.139-149 ; Thème : Le conflit israélo-arabe

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testamDans son rêve prophétique, Théodore Herzl pensait que les Arabes se réjouiraient de voir revenir leurs frères juifs en leur terre et que le son des trompettes, plutôt que celui des canons, les accompagnerait. Ce retour, cette résurrection se voulait un  message d’espérance et de liberté à tous les peuples de la terre. La déclaration d’indépendance de l’État d’Israël affirmait que s’il était possible au peuple juif de resurgir dans l’Histoire après vingt siècles d’ostracisme avec pour apothéose les atrocités de la Shoa, ce serait possible pour tout peuple. Ce retour est un phénomène spirituel davantage que politique. Sous le regard des caméras du siècle, nous avons pu assister à la résurrection d’un peuple, d’une terre et d’une langue !

Malheureusement, cette résurrection provoqua bien plus d’incompréhension encore que n’en avait soulevé l’exil. Il était d’ailleurs dramatique que, à l’heure où le juif sortit enfin de sa tombe, il trouvât assis sur la dalle de marbre chrétiens et musulmans.

Cette résurrection était bien sûr un événement sans précédent. L’humanité n’a vu qu’un seul homme ressusciter : il était fils de Dieu. Comment pouvait-elle réagir en voyant tout à coup un peuple entier, une langue, un État, ressusciter ? Les problèmes qu’un tel phénomène engendre sont énormes et nous en vivons aujourd’hui les conséquences. Personne n’était préparé à ce retour. D’où les réactions instinctives de refus, fruits de siècles d’enseignement à l’enfermement.

Bien que les organisations sionistes aient proposé dès les années 20 de partager la terre avec les Arabes — il ne s’agissait pas à l’époque de « Palestiniens » —, elles se heurtèrent au mur de leur refus et de la guerre. La propagande arabe de l’époque ne voulait rien entendre et ne cessait de menacer de « jeter les juifs à la mer ».

Parlons ici des Arabes et non des Palestiniens. Ce sont les États de la région qui ont refusé l’association davantage que les habitants locaux. C’est un fait historique : l’économie qui s’est mise à fleurir dès le retour des premiers sionistes a attiré des Arabes des pays alentour. Quand les troubles éclatèrent, une grande partie des habitants de la région n’était pas là depuis des siècles. Par ailleurs, la Palestine, en tant que telle, n’avait jamais connu d’indépendance au cours des siècles. Il n’y a jamais eu l’expression d’une identité nationale propre. La revendication nationale au Proche et Moyen-Orient est le fruit du socialisme arabe de ce siècle, non une réalité ancestrale.

Lorsque les Britanniques se retirèrent en 1948, l’État d’Israël déclara son indépendance, ainsi que le prévoyait le plan de partage des Nations unies. Les États arabes, alors que le même plan prévoyait un État palestinien, accepté alors par Israël, ne l’entendirent pas ainsi et déclenchèrent la première des cinq guerres qu’ils feraient à Israël dans le restant du siècle.

A ce moment précis, le conflit se politisa. L’ostracisme religieux allait s’exprimer à travers un conflit national et territorial. La rupture effectuée alors isole le conflit actuel de la continuité historique dans laquelle il s’inscrit. Nous l’avons écrit : cette résurrection est un phénomène spirituel davantage que politique. Résumer les événements d’aujourd’hui à un conflit de frontières est une grave erreur. Si nous ne saisissons pas le sens réel, prophétique et messianique de cette situation, nous ne serons jamais en mesure d’apporter des solutions pérennes.

Des tentatives de réconciliation

Seuls deux grands hommes émergèrent de la masse arabe et cherchèrent à nouer des relations entre Israël et les pays arabes, l’un au prix de sa vie, sur les bases d’une réconciliation autour du Livre. Je rends ici hommage à Anouar el-Sadate et au roi Hassan II du Maroc.

Lorsque ce dernier m’invita en février 1977 à le rencontrer, il brisait un tabou. Car d’un côté comme de l’autre il était impossible de concevoir une quelconque entrevues Le gouvernement israélien a longtemps menacé de prison celui de ses ressortissants qui nouerait contact avec des Arabes. Approchant le gouvernement pour leur faire part de cette invitation, je me vis rétorquer de n’y donner aucune suite et que, de toute façon, « si le Maroc voulait prendre contact avec Israël, il connaissait l’adresse du gouvernement ». Cette réaction futile de la part de gouvernants me déconcerta, mais pas au point de me faire renoncer à ce voyage qui m’émouvait d’autant plus qu’il me permettait de poser à nouveau les pieds sur le sol de mon Afrique du Nord natale.

Allant vers lui, accompagné de ma femme et de notre ami Maurice Druon, j’avais conscience du courage qu’il avait fallu au roi pour m’inviter ouvertement à venir le rencontrer, premier souverain arabe à briser le tabou qui mettait les Israéliens au ban de la cité musulmane.

Le roi nous accueillit dans son salon, où le général Moulay Hafid se trouvait déjà. Le souverain chérifien avait en main un exemplaire de ma Lettre à un ami arabe. Après les salutations d’usage, à sa manière franche et directe, il entra dans le vif du sujet. Il me posa plusieurs questions sur le personnel politique d’Israël et sur les affrontements, au sein du parti travailliste, entre Rabin et Peres. Il me déclara alors : « Soyez mon messager officiel pour assurer votre gouvernement de ce que les États arabes veulent la paix. Les temps du refus d’Israël par les États arabes sont révolus. Plus personne ne nie la légitimité de l’État d’Israël, et plus personne n’en conteste l’existence. Le conflit ne sert plus que les intérêts du communisme mondial. Il fait le jeu des puissances étrangères, des marchands de canon, des pétroliers et des stratèges qui l’exploitent au profit d’intérêts qui ne sont pas ceux des Arabes ou des Juifs. Une nouvelle guerre signifierait une terrible saignée pour le Proche-Orient, et pour le monde le risque d’une troisième guerre mondiale. On sait qu’Israël a la bombe atomique. D’où l’urgence de préparer la paix par des négociations directes entre Israël et les Arabes, y compris les Palestiniens. »

Le roi évoqua alors la politique constamment favorable aux Juifs de sa dynastie. Son père, Mohammed V, avait eu une nourrice juive qui lui avait donné plus de lait que sa propre mère. Lui-même a peut-être eu jadis une grand-mère juive. Il est grand temps que les Arabes et Israël s’entendent pour maîtriser une situation dont ils sont les victimes. « Les États-Unis sont, dit-on, la première puissance mondiale. La deuxième puissance mondiale, ce n’est pas l’URSS mais les États-Unis hors des États-Unis, me dit-il. L’équilibre mondial actuel sera bouleversé le jour où les États arabes et l’État d’Israël feront la paix. Grâce à leur situation, à leurs richesses, à leurs relations internationales, les États arabes et l’État d’Israël s’érigeront alors au rang de puissance mondiale. »

Poursuivant sa méditation, le roi déclara que, puisque le conflit est exploité par des puissances qui ont un intérêt politique ou économique à sa prolongation — puissances qui seraient affaiblies par la fin du conflit —, il serait sage et opportun d’envisager le règlement des questions entre Arabes et Israéliens en tête à tête, par des contacts directs qu’il était prêt à faciliter sur différents plans, à commencer sur le plan religieux et théologique.

« Des relations existent entre nous, mais nous, sommes las d’être gouvernés par des barbouzes, ajouta-t-il dans un sourire. Je vois aussi mon vieil ami Nahum Goldmann qui vieillit et politise tout. C’est sur le plan spirituel que nous devons entreprendre notre dialogue afin de mieux asseoir l’œuvre de paix. » En sa qualité de Commandeur des croyants, il était prêt à réunir une conférence mondiale de musulmans, de chrétiens et de juifs. Il ajouta qu’il était prêt à écrire au pape pour qu’il s’associe à la réalisation de ce projet, auquel il me demandait de contribuer aussi.

Bien entendu, je m’étais gardé de soulever la question de Jérusalem. C’est le roi qui le fit incidemment, non sans humour, en déclarant à Maurice Druon : « Les Arabes ont La Mecque. Que pourraient-ils faire de Jérusalem ? Si une guerre doit être faite à Israël pour lui reprendre Jérusalem, ce serait aux chrétiens de la faire, pas aux Arabes ! »

Anouar el-Sadate fit preuve du même courage et de la même grandeur d’esprit quand il déclara à son Parlement, le 9 novembre 1977, qu’il « était disposé à aller jusqu’aux extrémités de la terre si cela pouvait empêcher un seul enfant de l’Égypte d’être tué ou blessé au combat » avant de lancer : « Israël sera surpris d’apprendre que je suis prêt à me rendre à Jérusalem, dans son Parlement, pour préparer la paix avec ses députés. »

Un vent d’enthousiasme souffla sur Jérusalem pendant les quarante-quatre heures où le président Sadate la Visita. Il arriva le samedi soir 19 novembre 1977, à vingt heures, après la fin du shabbat. Son visage rayonnait d’une réelle grandeur spirituelle à son arrivée sur notre terre pour la visite qui engageait l’avenir de nos peuples et, dans une certaine mesure, celui de l’humanité. À l’aéroport de Tel-Aviv, dans les rues de Jérusalem, des dizaines de milliers de personnes, juifs, chrétiens, musulmans mêlés, acclamaient d’un seul cœur ce héraut de paix.

Ce jour dont Israël rêvait depuis trente ans arrivait enfin. Dans le discours historique qu’il prononça au Parlement, Sadate exprima ce que nous pensions tous. Il venait chez nous le cœur et l’esprit ouverts pour bâtir une paix permanente et juste. Sa ligne était droite, orientée vers un objectif clair. Il demandait à Israël de reconnaître et de respecter les droits du peuple palestinien, y compris celui d’un État. Il venait à nous pour nous transmettre un message au nom d’Allah, message qu’il résumait en deux versets, l’un de la Bible : « Amour, droit et paix », qu’annonçait le prophète Zacharie ; l’autre du Coran : « Nous croyons en Allah, en ce qui a été révélé à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob et aux Livres donnés à Moïse, à Jésus, au Prophète par Allah. Nous ne faisons aucune discrimination : nous nous soumettons à la volonté d’Allah. » Rarement tant de grandeur avait habité notre ville.

Sadate tenta de faire approuver son initiative de paix par d’autres gouvernements arabes : seul le roi du Maroc le soutint publiquement. Tous les autres dirigeants du monde arabe, y compris les plus modérés, furent réticents sinon hostiles. La Syrie et la Libye rompirent leurs relations diplomatiques avec l’Égypte, imitées quelques jours plus tard par tous les pays de la Ligue arabe.

Ces derniers refusaient de saisir la chance que l’humanité espérait, leurs regards se tournaient, comme encore aujourd’hui, vers leurs intérêts terrestres plutôt que vers l’urgence céleste.

Ces deux hommes étaient des visionnaires qui avaient vu que ce conflit est fatalement condamné à mort. Il n’y a aucun avenir, pour aucun d’entre nous, à l’entretenir. Nous devons puiser en nous-mêmes le courage de nous extirper de ce cercle vicieux de la haine et de la peur et réaliser qu’aujourd’hui encore c’est bel et bien le conflit qui fait conflit. Les événements répondent aux événements et le tout s’enchaîne dramatiquement.

Arrêtons tout d’abord de nous mystifier : les Cananéens, les Hébreux de la Bible et les Philistins sont tous morts avec leur civilisation. Nous en sommes les héritiers nominatifs bien plus charnels et notre humanité commune est la seule légitimité dont   nous puissions nous prévaloir les uns et les autres.

Enterré, ce conflit permettrait à cette région de s’ouvrir sur un nouvel âge de son humanité. L’exemple européen est à nos portes et nous pouvons nous aussi aspirer à rendre à l’histoire des peuples les vestiges des États-nations et des guerres dont ils sont potentiellement porteurs. Sous nos yeux, les anciens ennemis français et allemands se lancent dans une aventure nouvelle riche d’espoirs et de possibilités. Au lieu d’exciter leurs convoitises respectives sur les richesses de l’autre, ils ont eu le courage de les partager.

Le vieux continent nous montre la voie à suivre : avec la volonté nous pouvons transcender toutes les frontières, les barrières, les haines passées.

Un ouragan d’amour devrait balayer les intégrismes de tous bords qui s’ingénient à faire échouer toute tentative donnant à la vie la chance qu’elle mérite. Aveugles à l’humanité qui est en eux, ils ne voient pas qu’ils sont des pantins au service du Mal, des marionnettes de l’absurde, et les premiers à réellement souffrir de cette cécité du cœur et de la raison.

Cela fait plus de cinquante ans que je suis un fervent défenseur de l’idée d’un Proche-Orient confédéral ou fédéral qui associerait les trois peuples israélien, palestinien et jordanien dans le cadre de l’ancien territoire du mandat britannique. J’en jetais les bases dans ma Lettre à un ami arabe, en suggérant diverses solutions qui assureraient la répartition fonctionnelle des compétences sur ces cent mille kilomètres carrés.

Je place mes espoirs les plus chers dans les tentatives de paix actuelles. Si l’histoire exige que nos deux États, israélien et palestinien, soient clairement séparés, alors je m’incline devant le pouvoir du temps. Mais je sais, au fond de moi, qu’aujourd’hui nous ne nous séparons que pour mieux nous retrouver : l’unité est le destin assigné à cette terre de la Révélation.

En ce qui concerne Jérusalem, je suis convaincu plus que jamais que l’unique issue à nos divergences, voire à nos conflits théologiques, se trouve dans l’acceptation émerveillée de celles-ci. Notre réconciliation réelle devra inaugurer une ère nouvelle dans l’histoire de ce troisième millénaire après Jésus Christ, celle où les conflits seront remplacés par les fécondités de nos synergies associées dans la diversité de leurs facteurs qui devront concourir à un effet unique : le salut de la création et de l’humanité entière en péril de mort.

Sans quoi le risque ne saurait que grandir, celui de notre disparition totale dans l’abîme du non-être. Les disputes entre juifs, chrétiens et musulmans sur le mont du Temple sont une réelle menace. Le mont Moriah doit devenir celui des synagogues, des églises et des mosquées.

La réconciliation profonde, réelle, non mensongère des religions abrahamiques ne sera véritable que quand elle sera inclusive de l’humanité et de la création tout entière.

À Jérusalem, des rabbins, des prêtres, des imams incarnent déjà le message salvateur. Parmi les nombreux textes, de toutes origines, écrits dans ce sens, citons l’émouvante Lettre d’un rabbin d’aujourd’hui au rabbin de Nazareth, ou Chalom, Jésus de Jacques Grunnewald.

Les Sœurs de Bethléem enseignent ouvertement ce même message au centre du grand couvent qu’elles ont construit à Beit Jamal, près de Jérusalem. Dans ce couvent, une salle d’oraison expose pour unique symbole sensible une Tora, un Nouveau Testament et un Coran. Innombrables sont ceux qui adhèrent à cet idéal de réconciliation universelle au sein de la grande famille d’Abraham et au-delà de ses frontières dans les ciels et sur la terre : il est tout entier inclus dans le premier verset de la Genèse : « Entête Elohîms créait les ciels et la terre. » L’unité de l’acte créateur est ainsi inclusive de l’ordre salutaire.

Les fondements de cette réconciliation des peuples à Jérusalem sont inscrits dans l’histoire biblique. Lorsque les Hébreux entrent en Israël, ils commencent par graver la Tora en soixante-dix langues dans la pierre (Commentaire de Rashi sur Dt 27,8). Ces pierres gravées serviront à bâtir le premier Autel sur le mont Eybal (livre de Josué).

La vision des Prophètes attend l’époque où les nations viendront en toute fraternité réapprendre leur langue originelle redevenue claire pour tous (So 3). Et cela sur le mont Moriah, parallèlement au mont Sinaï — dont l’un des noms dans le Midrash est aussi Moriah. C’est la vision d’Isaïe : « Oui, ma maison sera criée maison de prière pour tous les peuples » (Is 56,7). Ce verset reprend l’Appel du roi Salomon le jour de l’inauguration du mont du Temple (1 R 8,41-43).

C’est l’histoire de Babel. Ce que les hommes de Babel voulaient édifier ensemble, par la force d’une langue unique, c’était le Temple reliant le ciel avec la terre. L’entreprise échoua, non parce que l’idée en était insensée, mais parce que le projet était dédié à la gloire de l’homme et non de son Créateur.

L’Alliance a eu pour premier symbole l’arc-en-ciel, symbole de la Gloire divine unie aux faiblesses de l’humanité. Ce message, les soixante-dix descendants de Noé, formant toute l’humanité, ne l’ont pas compris. D’où la dispersion et le morcellement des langues et des peuples.

L’humanité entière se rencontre ainsi à Jérusalem réédifiée par et pour Israël et les représentants de toute cette humanité.

Le projet original de Babel réussira ainsi à Jérusalem, parce que s’y rejoignent la Multiplicité des peuples de l’humanité et l’Unité sous-jacente du Créateur.

Ainsi, la rencontre ultime de toutes les nations en ce lieu unique réalise l’identité profonde de l’Alliance du Créateur avec sa créature : « En ce jour le Nom sera un et son Nom un.»

Hommage à André Chouraqui

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